Financement de la tech : « Près d’un fondateur européen sur trois étudie activement le transfert de son siège aux Etats-Unis »

L’Europe produit des entreprises de premier rang mais peine à leur donner les bonnes conditions pour se déployer. C’est le constat du Transatlantic Index 2026, enquête menée auprès de plus d’une centaine d’entrepreneurs européens et américains, qui dessine une année charnière pour la souveraineté technologique du continent, analyse François Robinet, président du fonds de capital-risque AVP.

Pour la deuxième édition de notre Transatlantic Index, nous avons interrogé plus d’une centaine d’entrepreneurs européens et américains sur leurs marchés, les conditions de leur croissance et les grands enjeux du moment. Le portrait qui en ressort décrit une année charnière : la conversation entre les deux côtés de l’Atlantique a changé de nature, et la question de l’autonomie européenne n’est plus seulement théorique.

Un catalyseur politique sur un fond structurel

Il y a un an, la première édition mesurait essentiellement un écart. Les Américains disposaient de l’échelle et de la profondeur du capital ; les Européens démontraient que des entreprises ambitieuses pouvaient se construire avec des moyens plus contraints. L’optimisme prudent qui s’en dégageait reposait sur l’idée que la distance se réduirait avec le temps. Cette lecture ne tient plus.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a agi comme révélateur. Il a rendu critique un sujet — l’autonomie technologique de l’Europe — que dix rapports successifs n’avaient pas réussi à inscrire à l’agenda public. Trump n’a pas créé l’urgence ; il l’a rendue incontournable. Ce que notre Index mesure cette année ressemble davantage à un mouvement de fond.

Des enjeux qui convergent …

On aurait cependant tort de lire ce moment comme une rupture entre les deux continents. Là où l’édition 2025 mettait face à face deux écosystèmes qui s’observaient à distance, celle de 2026 décrit des acteurs qui répondent aux mêmes mutations — à des rythmes différents, mais avec des préoccupations de plus en plus partagées. L’intelligence artificielle, perçue comme une opportunité, recueille désormais 9 sur 10 des deux côtés de l’Atlantique : l’écart le plus serré jamais mesuré par l’enquête.

Un autre axe de convergence, peut-être plus significatif, est celui de la maturité financière. Des deux côtés de l’Atlantique, les fondateurs ont tiré les leçons des excès de la bulle COVID. 96 % d’entre eux ont allongé leur horizon de trésorerie au cours des deux dernières années. 66 % revendiquent aujourd’hui un équilibre entre croissance et rentabilité ; 6 % seulement défendent encore la croissance sans limite. La période 2021 — valorisations déconnectées de la performance, tours bouclés en quelques jours — a cédé la place à une génération d’opérateurs plus exigeants sur l’efficacité du capital. C’est sur ce point précis que l’Europe et les États-Unis se ressemblent le plus.

Mais une fracture une qui perdure :  l’accès au capital

Reste l’écart structurel que l’Index ne contourne pas. L’accès au capital est noté 5,5 sur 10 en Europe, contre 7,7 aux États-Unis. Quand une entreprise européenne atteint le stade où elle pourrait jouer en première division mondiale, elle se retrouve trop souvent face à trois portes : un fonds américain, un fonds souverain, ou une ambition revue à la baisse.

Les conséquences sont concrètes. Près d’un fondateur européen sur trois étudie activement le transfert de son siège aux États-Unis pour améliorer son accès au capital. Le rapport Draghi a posé le diagnostic avec clarté ; mais aucune mesure concrète n’a encore suivi. Chaque délai a un coût : des entreprises qui partent, des talents qui suivent, des écosystèmes qui se fragilisent.

Face à ce constat, une approche subtile d’un protectionnisme technologique mérite d’être prise au sérieux — à condition de la définir avec précision. Il s’agit de construire les conditions pour qu’une entreprise européenne n’ait pas à choisir entre son ambition et son ancrage : des fonds privés européens capables d’investir à grande échelle, une préférence d’achat assumée par nos grands comptes, et un environnement de fusions/acquisitions et de financement qui ne laisse pas systématiquement les meilleurs actifs partir à l’étranger au premier grand tour de table. 63 % des fondateurs identifient les fusions-acquisitions comme leur voie de sortie la plus réaliste : les choix d’actionnariat opérés aujourd’hui dessinent les acquéreurs européens de demain.

Des atouts réels, des obstacles persistants

La France et l’Europe disposent d’atouts qu’il ne faut pas sous-estimer. Bpifrance, KfW, et l’EIF et d’autres font un travail remarquable : sans eux, beaucoup d’entreprises européennes n’auraient pas vu le jour, et ils sont devenus des acteurs crédibles sur des tours de table importants. Mais le financement public ne peut pas tout. Nous ne serons compétitifs avec le marché américain que si des fonds privés européens, comparables en capacité aux grands fonds anglo-saxons, prennent le relais et accompagnent les entreprises jusqu’aux stades de croissance les plus avancés. Cela pose évidemment la question du fléchage de l’épargne vers l’innovation, et aussi bien sur des montants d’épargne disponible, c’est-à-dire de la retraite par capitalisation.

Un sujet d’écosystème…

L’accès au capital n’est pas le seul frein. Notre Index le confirme : côté américain, les fondateurs notent leur écosystème à 8,1 sur 10 ; côté européen, à 5,9. Cet écart, bien que se réduisant, s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs — le capital, mais aussi une réglementation qui freine trop souvent l’innovation, une bureaucratie qui décourage l’expérimentation, et l’absence d’un vrai marché unique qui force les entreprises européennes à se battre sur des terrains fragmentés là où leurs concurrentes américaines opèrent d’emblée à l’échelle continentale. Combler cet écart exigera de la continuité : dans les politiques publiques sur plusieurs mandats, dans la montée en puissance des fonds privés, et dans un engagement concret des grands comptes à favoriser les solutions développées sur le continent.

Les fondateurs des deux rives partagent la conviction que la décennie qui s’ouvre leur appartient encore. La question n’est plus de savoir si l’Europe est capable de produire des entreprises de premier plan — c’est un fait, et notre Index en croise une part significative chaque année. Elle est de savoir si nous saurons leur offrir ici les conditions de leur déploiement mondial : par le capital, par des réformes réglementaires courageuses et pragmatiques, par la commande publique, et par l’achèvement d’un vrai marché unique.

De cette réponse dépendent, pour les décennies à venir, notre souveraineté technologique et la place que l’Europe entend tenir dans un monde qui se redessine rapidement.